Philomène Martinez
Philomène Martinez

 

 

Le Croissant de Lune

On dit souvent que l'amour est une maladie. Il vous dérobe votre appétit et votre sommeil, sans oublier de mélanger et d’entremêler vos sentiments. Mais le manque d'affection est peut- être pire encore. La solitude se met à vous ronger lentement et des idées noires vous tourmentent inlassablement. C'est ce qui arriva à une jeune fille d’un pays lointain. Elle se nommait Séléna.

Jadis, la lune restait ronde, elle éclairait la nuit de sa lueur blême et guidait les voyageurs perdus. Elle était entretenue soigneusement par une princesse qui vivait à l'écart du monde. Mais cette dernière n'avait rien des jeunes filles aux robes à multiples jupons, aux parures coûteuses et aux coiffures extravagantes.

Il émanait d'elle un charme délicieux : elle avait une chevelure aussi scintillante que la neige caressée par les rayons du soleil et un teint qui reflétait la clarté des étoiles dans la nuit. Son regard noir de jais était si profond et si intense qu’elle vous envoûtait dès que ses yeux se posaient sur vous. Son fin visage, plaisant à contempler, rayonnait d’une moue rêveuse et juvénile capable d’attendrir n'importe qui. Séléna était belle et simple à la fois.

Elle seule savait prendre soin de la lune. Elle sacrifiait toutes ses journées en priant afin que chaque soir, la lune brille plus encore. La jeune fille ne trouvait même plus le temps de se rendre au village, si bien qu'on finit par croire qu’elle n’était qu’un mythe. Elle s'était volontairement installée à l'écart du monde moderne. Séléna aimait se retrouver seule au clair de lune, pouvoir chantonner une berceuse tout en profitant de l'air frais de la nuit. Elle se délectait des plaisirs que lui offrait cette vie contemplative et se complaisait dans sa solitude.

Malheureusement un jour, tout se détériora.

Un soir, alors que la jeune fille s'apprêtait à se coucher, elle s'assit sur le bord de son lit, les mains posées sur ses genoux, le regard perdu dans le vide. La fatigue fait parfois ressurgir les idées les plus sombres, hélas, sa victime ce soir-là fut Séléna.

Elle venait de terminer son souper, elle avait fait sa toilette et se dirigeait vers sa chambre lorsqu'une pensée jaillit dans son esprit. Si elle vivait seule, c'était probablement parce que personne ne voulait d'elle. Cette phrase murmurée par ses démons nocturnes prit le dessus sur

 

sa raison et la blessa comme l’aurait fait une arme. Cette pensée se mit à la hanter, telle une chanson lancinante qui se jouait en boucle, chaque fois un peu plus fort, chaque fois un peu plus violement. Ce soir-là, elle ne put chasser son chagrin et s'endormit tristement.

Dans les jours qui suivirent, la santé de la belle Séléna se détériora. Le malheur avait pris son cœur en otage et s’y agrippait telle une ronce. Or la Lune se dégrada avec lui. Toutes deux étaient reliées et si l'une allait mal, l'autre pâlissait. Alors la lune se mit à décroître, chaque soir un peu plus.

Au village on s'en aperçut et on s'en inquiéta mais personne ne daigna chercher une solution. Presque personne.

La lune décroissait, de jour en jour un peu plus.
C'est une triste chose de penser que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas.

Une nuit, un jeune homme qui s’en inquiétait décida de chercher la source du problème de la Lune, et s’égara. L’astre n'était plus alors qu'un mince croissant, aussi fin qu'une brindille. L'obscurité inondait le paysage et il était impossible de se repérer. Le garçon se perdit et s'éloigna de plus en plus du village.

«Mange», l'implorait son estomac.
«Bois», le suppliait sa gorge.
«Dors», lui demandait sa tête.
«Arrête-toi», lui ordonnait tout son corps engourdi par le froid et la fatigue.

Sur le point d'abandonner son Odyssée insensée, il aperçut, se distinguant au loin dans la pénombre, une lumière. Il s'agissait d’une fenêtre éclairée. Animé par cette lueur d'espoir il fournit un dernier effort et ses jambes réussirent à le porter jusqu'à la maison dont la lampe était allumée.

Il toqua et attendit. Au bout de quelques instants, une magnifique jeune femme ouvrit. Séléna se tenait là, dans l'encadrement de la porte, la lumière qui s'évada de l'intérieur déversa un flot éblouissant dans la nuit ébène et le jeune homme se frotta les yeux.

« Bonsoir, que faites-vous là ? Seul dans la nuit ? » s'enquit la magnifique inconnue.

 

Il fut instantanément charmé par la jeune fille, sa douceur l’envoûta et il perdit tout talent oratoire. Intimidé, il articula avec difficulté une réponse et Séléna, heureuse d’enfin trouver un peu de compagnie, le laissa entrer.

« Qui êtes-vous?
- Je m'appelle Eugène.
- Comment m'avez-vous trouvé? - La nuit m'a porté jusqu’à vous.»

La discussion se prolongea et finalement, Séléna accepta d'héberger Eugène, enchantée par la présence de l’inconnu.

Le lendemain à l'aube, lorsque le soleil se dessina à l’horizon et teinta le ciel de ravissantes couleurs de miel, Eugène se mit à préparer son bagage pour rentrer chez lui.

Séléna le surprit et ne cacha pas sa déception. L’allégresse qui l’enivrait la veille se transforma en chagrin, dont la pâle empreinte se dessina sur son beau visage.

« Qu’avez-vous? - Je suis triste.
- Pourquoi donc ? - Vous partez.

- Je ne veux pas vous quitter. - Alors ne me quittez pas. »

La réflexion ne fut guère longue. Le garçon, par amour pour la jeune fille, accepta de rester auprès d'elle la moitié du mois, puis il repartirait au village jusqu’au mois suivant et ainsi, durant toute l'année. Et depuis, lorsqu' Eugene est aux côtés de Séléna, la lune croît ; et lorsqu'il la quitte, la lune décroît.

Voilà comment Eugène soigna petit à petit Séléna de la solitude, et sauva ainsi la Lune.

 

Philomène Martinez, 4ème B