Réponse d’une incomprise.

 

Comme chaque jour, le soleil renaît au-dessus de la montagne. Comme chaque jour, ses blonds rayons rappellent à Lionel qu’il faut partir tôt. Il se lève ; l’étoffe de l’aube se déroule devant lui : les roux cheveux de l’astre levant flottent sur le ciel obscur dans ce mélange calme et serein. Puis se présente à lui le tableau flou où figurent les monts lointains et graves, déjà couverts d’un léger voile blanc. Enfin s’ouvre sous ses grands yeux verts le livre infini et mystérieux de la vaste forêt qu’il connaît si bien. Cette fabuleuse galerie se dévoile à lui, mais l’éveil du monde ne semble pas émouvoir ses sombres traits.

La forêt, il l’avait lue toute sa vie. Certains promeneurs y trouvent un conte merveilleux, ou au contraire une légende effrayante mais Lionel n’y trouvait que l’histoire de sa simple existence : c’est un bûcheron, les bois lui donnent la vie en mourant de sa hache.

Comme chaque jour, il enfile son épaisse chemise de toile et son bonnet de laine, il chausse ses grosses bottes de cuir et s’en va vers les bois en tenant de sa rude main son instrument fatal. Comme chaque jour, il traverse la prairie en tirant sa charrette, en négligeant le parfum délicat des fleurs et l’air piquant de la montagne. Comme chaque jour, il ignore le sifflement du vent, le salut des moineaux, le discret fredonnement de l’herbe et la douce mélodie de l’onde. En revanche, il n’ignore pas la brise glaçante qui vient de lui traverser subitement le dos comme un poignard assassin, cette brise annonciatrice d’un violent message. « L’hiver va être rude. Je devrai couper plus...» souffla Lionel en crispant sa main sur sa hache. Le soleil s’était levé pendant qu’il arrivait à la forêt.

 

Il entra par le portail de feuillage que lui offrait l’orée du bois. Comme chaque jour, elle l’accueillait malgré elle. Les feuilles argentées des arbres centenaires soupiraient à l’unisson du vent, à la vue de sa rudesse d’homme.

Il s’arrêta un instant et alla boire à la rivière voisine. L’eau était fraîche et sucrée, les oiseaux chantaient et les rayons du soleil qui passaient entre les cimes des grands chênes réchauffaient le corps fatigué de l’austère bucheron. Tout d’un coup, il s’allongea sur le sol et entra dans un rêve, ce qui lui arrivait rarement. Il aurait pu succomber aux charmes de la forêt, si la flèche de la brise assassine n’était revenue se planter dans sa poitrine pour faire sortir Lionel de sa rêverie.

Conscient de son évasion, il reprit le sentier. Il cherchait maintenant le bon arbre à couper pour son feu qui réclamait plus de bûches en vue de l’hiver. Il ne tarda pas à repérer un vieux pin sec criblé par l’âge. Il s’avança et crut un instant entendre une plainte chevrotante, une supplication, comme si l’arbre connaissait son sort. Bien sûr ce n’était que le frémissement des feuilles mais il en fut troublé car cela lui semblait réel. En réalité, depuis qu’il avait bu à la rivière, la forêt lui semblait animée et il ressentait une présence, comme si elle le regardait. Il frémit. Un moment, il crut en Mère Nature. Il s’apprêtait à donner un coup à l’arbre, comme il en donnait tous les jours, et celui-ci s’annonçait angoissant, presque comme un crime.

Mais bientôt il brandit sa hache et la souleva très haut, alors tout autour de lui redevint insignifiant, il se sentait puissant, car après tout, pour lui la nature servait l’homme et non l’inverse. Soudain, un rossignol au duvet vert foncé se posa sur une des branches de l’arbre. Notre bûcheron s’arrêta net, étonné de cette apparition. Il fixa longuement l’oiseau puis il entendit une timide voix prononcer ces mots : « Eh bien sire, que faites-vous à vouloir détruire mon arbre? Que vous ai-je fait ? Que vous a-t-il fait ?»

Affolé, Lionel regarda de tous les côtés : personne. Sur la forêt pesait un silence angoissant. Cela ne pouvait être... Si, c’était le rossignol qui avait parlé de sa mélodieuse voix. Lionel se crut fou, et, dans sa folie, il répondit : « Cet arbre est aussi bien le mien que le tien. Ôte-toi de la branche.» Puis le silence régna de nouveau dans la forêt verdoyante. Lionel fut soulagé : sa folie était passagère. Subitement, il entendit encore le chant du rossignol : « Sire, cet arbre n’appartient ni à moi ni à vous, il appartient à la nature, dont nous faisons partie. Coupez-le et vous me coupez, moi, et la forêt entière avec. Coupez-le et vous coupez une partie de vous avec !»

 

Cette remarque ne manqua pas d’irriter Lionel qui, fou de rage, descendit le vieil arbre en quelques coups de hache. Il rétorqua violemment : « Eh bien cet arbre n’est à nul autre que moi, car je l’ai coupé. Qu’as-tu à dire, petit prétentieux ?

- Je dis, siffla le rossignol, que la forêt vous a trop donné et que vous avez trop pris.» Et il disparut comme il était venu, laissant Lionel bouche bée.

Il avait déliré, et le rossignol ne venait que de son imagination, il en était certain. Une partie de sa conscience se sentait-elle obscurément coupable ?

Il chassa toutes ces idées de sa tête et reprit le chemin du retour en chargeant le grand pin sur sa charrette. Dans la prairie, le ciel était beau et son bleu abritait un soleil flamboyant qui brûlait à son zénith. L’herbe frémissait au toucher du vent et les fleurs sauvages s’étendaient à perte de vue. Quand Lionel arriva chez lui, quelques nuages emprisonnaient déjà les rayons du soleil, et bientôt, ils formaient un épais rempart gris autour de lui. Il allait pleuvoir.

Pendant la nuit, un violent orage éclata. Un vent meurtrier déferlait sur les arbres et les fleurs, une pluie abondante battait sur la boue et délogeait les rivières de leur lit. Le tonnerre grondait de toute sa voix et les éclairs déchiraient le ciel.

A l’aube, quand Lionel se leva, éveillé par les premières lueurs, le temps s’était calmé et il pouvait entendre le calme et la paix du matin. Et comme chaque matin, il enfila sa chemise, son bonnet, ses bottes et partit la hache à la main.

Lorsqu’il ouvrit le seuil de sa porte, Lionel découvrit un monde nouveau, que ses grands yeux verts n’avaient jamais vu, alors ils perdirent leur couleur émeraude et s’emplirent de désespoir et d’incompréhension. Voici ce qu’il vit alors. Le ciel était gris et fade, et le soleil, perché au- dessus de ce triste portrait était blanc et épuisé. La prairie dévastée ne dégageait plus son harmonie habituelle et n’était plus qu’une vaste étendue de plantes mortes, percée de flaques d’eau croupissante. Au loin, les grands arbres de la forêt avaient perdu leur majesté et, après une longue bataille contre la pluie et le vent, avaient fini par tomber, déracinés. La rivière, autrefois fraîche et miroitante, avait vomi son eau hors de son lit en un tas de boue sale.

Lionel était hagard, perdu dans la confusion, quand une colombe fit subitement son apparition et se percha sur la porte. Aussitôt il s’exclama : « Toi la colombe, oiseau du paradis, je t’en prie, dis-moi où sont passés la prairie verdoyante et les oiseaux heureux, pourquoi l’herbe et les

 

feuillages ne fredonnent-ils plus ? Pourquoi le soleil n’est-il plus ardent, ni le ciel pur ? Pourquoi la rivière ne fait-elle plus entendre sa voix chantante ?»

L’oiseau considéra quelques instants l’homme éperdu puis répondit dans un trille : « Eh bien je vais te répondre : Nature donne mais elle reprend, car elle ne durera pas toujours. Mieux vaut qu’elle meure d’elle-même que de ta hache. Tu prives la nature de son bois et elle te prive de ton bien. La nature chantait pour toi, dansait autour de toi et te donnait la vie, mais tu n’y as guère prêté attention. C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas.»

Lionel demeura figé, anéanti. Il avait compris trop tard, comme beaucoup d’autres après lui.

Abdelaziz Mechouet, 4ème A